"Il faut ça, il faut que ce soit beau, si on veut que les gens aient envie de venir nous voir", commente Jean-Baptiste Senat, chemise hors du pantalon et main éternellement tachées de tanins.Les "gens"... Voilà donc le nouveau public du Domaine Senat, devenu en dix ans l'une des figures du nouveau terroir languedocien. Cette année, lui le chouchou des cavistes natures et des restaurants branchés, c'est pour "les particuliers" qu'il se met en frais. Pour eux qu'il aménage des bureaux dans d'anciennes cuves béton, adossées à la cave. Dans quelques mois, une longue coursive métallique, très design, glissera le long de la façade nue.
"Aujourd'hui je vends surtout à des professionnels, explique le vigneron. Il est temps d'ouvrir le jeu. J'ai toujours emmené les vrais passionnés dans les vignes, mais je veux qu'il devienne naturel d'entrer dans ma cave, de comprendre notre travail, de déguster dans le jus... Je veux que le domaine devienne une "maison de verre". Et pour ça, il faut commencer par flatter l'oeil".
Pas mal pour un type né en 68 du coté du boulevard Saint Germain...
" Je suis venu là pour me trouver, raconte-t-il, les deux pieds plantés dans la terre de ses vignes. J'ai grandi à Paris, c'est vrai. Mais je passais mes vacances à Trausse. C'était une "propriété de rapport" comme on dit. Le raisin filait droit à la coopérative. Moi, je n'étais tout simplement pas programmé pour ça. Mon frère est magistrat, ma soeur est médecin, je crois que mon père rêvait pour moi d'une grande école... Dans le cursus familial, science pô, c'était le service minimum. J'ai fini par faire des Sciences Politiques, mais à la fac. J'ai même tâté de la campagne électorale dans un grand état major. Mais à 25 ans, j'avais le sentiment que ma vie était finie. Ici, il y avait des terres, des vignes, des raisins. Avec Charlotte on a tout quitté pour s'installer là. Elle m'a donné cette force et ici, enfin, je me suis trouvé. Dans le travail. La saine fatigue d'une rude journée. Les courbatures... J'aime ça. J'ai tout de suite aimé ça."C'est lorsqu'il est dans ses vignes que l'homme est le plus heureux. Lorsqu'il surveille ses vieux ceps et exhume pour eux des techniques délaissées depuis les années cinquante.
"En fait, on "décoiffe", raconte-t-il avec gourmandise. C'est une vieille technique de désherbage mécanique... Du même coup, on vient casser les radicelles, les petites racines les plus superficielles, pour obliger la vigne à plonger profondément dans la terre et à profiter pleinement du terroir. En juin, on viendra "coiffer" tout ça, remettre la terre dans la rigole, pour finir d'étouffer les mauvaises herbes".Il y a de la jubilation dans cette façon de tracer un sillon, patiemment, là où le temps avait fini par effacer les ornières.
Débatteur redoutable, volontiers provocateur, à l'occasion tranchant, Jean-Baptiste n'a jamais caché ses convictions:"Je crois à des vins de terroir, plus justes, plus précis, explique-t-il. Plus digestes aussi parce moins tanniques. Plus près du fruit. J'en ai assez de ces "classiques du Languedoc" qu'il faut attendre dix, quinze ans... A l'arrivée ils sont bien là, pas de doute. Mais ils ne m'épatent pas."Un brin sectaire ?

